Proposition d’aire marine protégée en amont du Fjord

Territoire de l’AMP proposé

Un consensus dont s’excluent les MRC et les intérêts privés à la dernière minute.

Le ministère de l’Environnement, de la lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs (MELCCFP) a lancé une série de concertations en vue d’identifier de possibles aires marines protégées (AMP). Au Saguenay—Lac-Saint-Jean, la section du Saguenay en amont du Parc marin Saguenay—Saint-Laurent a été proposée, soit entre le Cap au Leste et la Rivière Valin. 

La Coalition Fjord a été représentée sur une table de concertation dont l’objectif était d’obtenir un consensus relativement à cette proposition. Sur cette table de concertation étaient représentées plus de 25 organisations des secteurs industriels, récréotouristiques, municipaux, des communautés autochtones, de la recherche, et de citoyens. C’est le Comité de la Zone d’intervention prioritaire (ZIP) Saguenay—Charlevoix qui assure l’animation de cette Table.

Entre septembre 2025 et mai 2026, cinq rencontres ont eu lieu afin de rechercher le consensus nécessaire à la soumission d’une proposition d’aire protégée en amont du Fjord. 

La Coalition Fjord a tenu des séances d’information et de consultations aux différentes étapes du cheminement de la Table de concertation auprès de ses membres et de plusieurs collectifs locaux situés le long des deux rives du Saguenay.

Mise en contexte

Le Fjord du Saguenay, ainsi que la portion de la rivière en amont du même nom, est un bien collectif inestimable qu’il importe de protéger afin de perpétuer et de concilier les divers usages qu’en font les générations actuelles et qu’en feront les générations futures.

Depuis des millénaires, le Saguenay forme, avec le Piékuagami et ses affluents, un écosystème au cœur de la vie économique, sociale, culturelle et spirituelle des humains qui le fréquentent et l’utilisent. Il est aussi le foyer d’une grande diversité biologique, parmi lequel certaines espèces menacées, dont le béluga.

Une aire marine à protéger

Cette zone contient des frayères et des aires de fréquentation de l’éperlan arc-en-ciel, une espèce proie qui constitue une partie de la nourriture du béluga,1 et qui est elle-même en diminution en taille et en nombre selon les récentes recherches. Il est essentiel de mieux comprendre les causes de ce déclin et de mettre en œuvre les mesures susceptibles d’en inverser la tendance. Il en est de même pour d’autres espèces en situation précaire qui ont également été documentées, notamment l’anguille d’Amérique, l’esturgeon noir et l’esturgeon jaune, etc. Le capelan, qui a déjà été abondant dans ce secteur, est maintenant quasi absent. 

Le secteur est déjà considéré par Pêches et Océans Canada comme un refuge marin, statut qui interdit la pêche au chalut à panneau. Il demeure que d’autres mesures complémentaires sont nécessaires pour protéger les espèces en situation précaire de ce secteur, ainsi que leurs aires de fréquentation et de reproduction.

L’aire projetée contient également des sites de fréquentation des oiseaux migrateurs, ainsi que des milieux humides qui jouent un rôle important dans la captation du carbone.

Cohabitation à gérer

Le secteur de la Baie des Ha! Ha! est également le site d’importantes activités de pêche blanche en hiver dont il importe de s’assurer de la pérennité des espèces, notamment par un suivi au niveau de la recherche. L’entrée de la baie est fréquentée par des navires industriels et de croisière, soit environ 600 passages par année à proximité de la baie, dont les deux tiers dans la baie elle-même. Leur fréquence est appelée à augmenter, vu les projets industriels en cours.2 Ces navires sont déjà soumis à une réduction volontaire de la vitesse dans leur passage au Parc marin. Conserver la même conduite pour la petite partie du trajet restant en amont serait naturel et permettrait une observation du trafic maritime de manière à en documenter l’impact cumulatif (bruit, vitesse, déversements) dans le but de pérenniser l’ensemble des usages, tout en préservant la biodiversité des lieux. Cela permettrait de gérer la cohabitation des navires avec les aires de fréquentation de l’éperlan arc-en-ciel qui se trouvent dans la baie, ainsi que les autres activités récréotouristiques, comme la pêche blanche en hiver et la navigation de plaisance en été.

Équilibre des espèces

Par ailleurs, un phénomène paradoxal est préoccupant dans le secteur de la proposition d’aire marine protégée : le bar rayé, une espèce en voie de disparition selon Pêches et Océans Canada, s’y trouve en abondance et représente une menace pour les espèces du Saguenay qui entrent dans l’alimentation du béluga, entre autres l’éperlan arc-en-ciel. Le statut d’aire marine protégée offrirait la possibilité d’accorder l’attention que nécessite cette situation et favoriserait également la concertation avec les instances canadiennes, dont Pêches et Océans Canada.

Qualité de l’eau et lutte aux espèces exotiques envahissantes

La préservation de la qualité de l’eau est importante pour la conservation de la biodiversité. C’est ainsi qu’une certaine surveillance des déversements industriels, agricoles et municipaux aiderait à documenter la nécessité, pour l’État, d’investir dans des infrastructures (ex. usines de filtration)3 ou dans l’éducation aux bonnes pratiques industrielles, agricoles, municipales ou citoyennes.

Le Saguenay n’est pas suffisamment protégé contre les espèces exotiques envahissantes (EEE). Des stations de lavage d’embarcations sont nécessaires, de même qu’une éducation du public. Avec le trafic maritime en augmentation, des précautions sont nécessaires au niveau du déballastage.

Principes et esprit de concertation

Nous adhérons complètement aux principes et à l’esprit convenus à la Table de concertation sur la proposition d’aire marine protégée, soit :

  • L’esprit de conciliation des divers usages et activités;
  • Le partenariat en matière d’acquisition des connaissances entre les acteurs concernés (municipalités, universités, centres de recherche, organisations locales, etc.);
  • Une gouvernance collaborative et représentative, qui reconnaît ce qui se fait déjà et qui favorise la coordination des efforts;
  • Une gestion adaptative fondée sur les données probantes et le consensus scientifique.

C’est la raison pour laquelle nous appuyons la proposition qui prévoit entre autres d’exclure les sites portuaires actuels et autorisés, de même que les marinas, notamment celle de Chicoutimi. Outre les grandes restrictions qui viennent avec le statut d’aire marine protégée, nous considérons que toute autre restriction, contrainte ou limitation devrait être éventuellement envisagée en respect des principes et de l’esprit définis par la Table de concertation.

Enfin, l’établissement d’une aire protégée en amont du Fjord contribuerait au développement socio-économique durable en favorisant une certaine vigie des activités humaines tout en collectant diverses données sur l’état de la biodiversité, plus spécifiquement les espèces menacées ou celles dont elles dépendent pour leur alimentation, et sur leurs aires de fréquentation ou de reproduction. Ces données sont actuellement insuffisantes et elles sont indispensables si l’on désire que notre joyau collectif, qu’est le Fjord et le Saguenay en général, soit profitable à tous, et en premier lieu pour le maintien de la vie qui s’y trouve.

Résultats des travaux

Territoire proposé

Au départ, la proposition excluait la Baie des Ha! Ha! et ne retenait que la portion nord de la rivière. Ce scénario est vite apparu inapplicable et la table de concertation a proposé de prendre en compte de l’ensemble de la zone, incluant la Baie et la portion longeant la rive sud. La zone a même été allongée en amont afin d’inclure des sites de fraie de l’éperlan arc-en-ciel.

Territoire envisagé de l’AMPt

Des acteurs s’excluent du consensus à la dernière minute

Un consensus a porté sur les espèces et sites à protéger, ainsi que sur les mesures à prendre. Toutefois, coup de théâtre, lors de la dernière rencontre de la Table de concertation, les MRC du Fjord et de Saguenay, ainsi que Rio Tinto, se sont exclues du consensus. Les MRC réclament un moratoire « sans nécessairement être contre la proposition » selon les dires du maire de Saguenay, M. Luc Boivin. Toutefois, leur résolution remet carrément en question le processus auquel elles ont participé, allant jusqu’à dénoncer l’absence de fondement scientifique à la démarche, et prétendant avoir les compétences pour mieux compléter l’exercice. Le Club de Yacht de Chicoutimi s’est exclu pour le cas où il y aurait éventuellement des contraintes qui devraient s’appliquer à la navigation de ses membres. Port Saguenay considère qu’il a déjà un mandat de protection et une juridiction qui s’applique sur le territoire et ne voit pas ce qu’une aire marine protégée apporterait de plus. Arianne Phosphate, dont le permis de construction d’un 3e port sur le Saguenay est échu, et qui est en attente d’un renouvellement de la part du MELCCFP, a demandé d’exclure une partie substantielle de l’aire proposée, bien que la proposition prévoie déjà d’exclure les sites portuaires actuels et autorisés, ainsi que les marinas. 

Du déjà vu…

On se souviendra qu’un exercice similaire, un peu moins formel toutefois, avait conduit le gouvernement du Québec à cibler le secteur en amont du Fjord comme aire protégée, mais qu’au plus fort de la lutte contre GNL Québec, la chambre de commerce, Rio Tinto et le député conservateur fédéral de Chicoutimi avaient réussi à faire retirer le projet en octobre 2020 par une série de représentations à cet effet. Et ce, même si le statut d’aire protégée n’aurait même pas empêché le transport de GNL sur le Fjord, on craignait que le statut d’aire protégée ne nuise au développement industriel de la région. 

Si l’intervention en catimini de gens influents a pu couler le projet d’AMP en 2020, cette fois-ci ce sera plus difficile car de nombreux autres partenaires appuient aujourd’hui la proposition qui a été élaborée en concertation.

Tout n’est pas encore joué

Un consensus du milieu est toujours préférable et rend la décision du ministre et du gouvernement plus facile. Le ministre peut cependant, à la suite de consultations et après l’étude de résultats de recherches, décider que le bien commun appelle la création d’une aire marine protégée en amont du Fjord. La décision finale du MELCCFP devrait être connue en début de 2027. En l’absence d’un consensus relatif à l’AMP, il sera essentiel de mener des actions de sensibilisation et de mobilisation afin de présenter à la population et au gouvernement la pertinence d’établir une aire marine protégée en amont du Fjord. Cela permettra également d’inciter les parties dissidentes à collaborer dans un esprit de conciliation des usages et de gouvernance concertée, dans l’intérêt général et pour la préservation de la biodiversité du Saguenay.

Élisabeth Côté, Louise Denis, Pierre Dostie

Pour le Comité de coordination de la Coalition Fjord


  1. L’accès à la nourriture est l’une des trois menaces au rétablissement du béluga, avec le bruit et les contaminants selon le Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM). ↩︎
  2. Les projets du Corridor du Nord, de Métaux Black Rock, de First Phosphate et d’Arianne Phosphate qui inclue la construction d’un port supplémentaire sur la rive nord. Selon Robert Micheau du GREMM, toute augmentation du trafic maritime risque d’avoir un impact significatif sur le rétablissement du béluga du Saint-Laurent. D’où l’importance de documenter ses effets cumulatifs, notamment sur les mammifères marins. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2201871/espece-vulnerable-navires-trafic-fjord?partageApp=appInfoiOS&accesVia=partage ↩︎
  3. Certaines municipalités n’ont pas d’usine de filtration et déversent encore leurs eaux usées dans le Saguenay, tandis que Ville Saguenay est championne de tels déversements lors de grandes pluies qui forcent les usines de filtration à déverser à la fois les eaux de pluie et les eaux usées dans le Saguenay. ↩︎